Déconstruire les idées reçues
Rencontre avec Damien Fabre
Historien des religions, doctorant en études sépharades et vulgarisateur derrière la chaîne Religare, Damien Fabre rejoint les animateurs et animatrices de la Fresque. Il interviendra dès la rentrée sur l'histoire de la laïcité. Rencontre, en sept idées reçues à déconstruire.

« Quand on fait une thèse sur les religions, on est forcément en route vers un séminaire ou au moins très croyant. »
Quelle est la réaction la plus fréquente quand tu dis ce que tu fais ? Et qu'est-ce qui t'a donné envie, au départ, de travailler sur ces sujets plutôt qu'un autre ?
Quand je dis que je travaille sur les religions, on me répond généralement : « oulala, tu as bien du courage, il y a du travail en ce moment. » Quand je dis, en revanche, que je travaille sur l'histoire juive, là, les réactions ne sont pas tout à fait identiques. Les gens me demandent assez rapidement si je suis Juif moi-même. Quand ils apprennent que je ne le suis pas, ils sont très étonnés. Comme si l'histoire juive devait être réservée uniquement aux Juifs. J'ai également eu plusieurs fois le droit, en guise de réaction, à : « et… tu arrives à accéder aux sources ? Je veux dire… ces gens sont très secrets non ? » Le cliché antisémite des Juifs renfermés sur eux-mêmes et ayant des choses à cacher a la vie dure.
En réalité, si je me suis spécialisé en histoire juive, c'est par un concours de circonstances. J'ai eu une vie professionnelle avant de reprendre mes études. J'ai notamment été journaliste, puis intermittent du spectacle. Quand la pandémie de COVID est arrivée, comme beaucoup de monde, j'ai eu envie de me reconvertir. En l'occurrence, j'avais toujours eu le manque de ne pas avoir fait de recherches universitaires. Les questions de religions me fascinaient depuis toujours, aussi me suis-je inscrit à un master de sciences des religions à l'université Bordeaux Montaigne et, en parallèle, j'ai commencé à me mettre à niveau sur toutes les religions possibles. J'ai notamment vu passer des annonces pour des cours du soir d'études talmudiques en visio. Ils étaient dispensés par Kol-Elles, la branche féminine d'Ayeka. La découverte des débats halakhiques, de la philosophie et de l'éthique juive a été une révélation pour moi. J'ai passé tous mes confinements à enchaîner les cours en visio, à étudier en 'havrouta, etc. Puis, plus tard, quand en master 1 il m'a été demandé de faire un mémoire de sociologie centré sur un groupe religieux actif, mon sujet s'est imposé à moi. J'ai tout naturellement fait le choix de travailler sur ces orthodoxes-modernes d'Ayeka. Arrivé en master 2, il était hors de question pour moi de bifurquer vers une autre tradition religieuse. J'ai donc continué sur le judaïsme, en revenant à ma discipline de base, l'histoire. Ma directrice de recherche, Ana Stulic, étant une des seules spécialistes en France du judéo-espagnol, m'a orienté vers les études sépharades, et c'est ainsi que, quelques années plus tard, je me retrouve en thèse sur le sujet.
« Un thésard, ça vit dans une bibliothèque et ça ne voit jamais la lumière du jour. »
Ton quotidien ressemble à quoi, en vrai ? Qu'est-ce qui est plus excitant, et qu'est-ce qui est plus ennuyeux, que ce qu'on imagine ?
Actuellement, mon collège doctoral m'a accordé un an de césure dans la thèse, pour me consacrer à l'écriture d'un livre de vulgarisation en histoire des religions, à destination du grand public, qui m'a été demandé par les éditions Albin Michel. Donc mon quotidien est globalement d'être enchaîné à mon bureau, et de passer mes journées à écrire, ou à faire des vidéos pour Religare.
Mais quand je travaille sur ma thèse, c'est globalement la même chose. Sauf qu'au lieu d'écrire mon livre, j'épluche des centaines et des centaines de pages de sources et je remplis des tableaux Excel. J'aime bien les approches quantitativistes, et pouvoir faire des statistiques sur mon sujet, pour fonder mes analyses. Mon côté obsessionnel fait que j'adore vraiment les tableaux Excel et que c'est même une source d'apaisement pour moi de les remplir pendant des heures. J'attribue des valeurs numériques à plein de facteurs : l'article que je lis traite-t-il de politique ? De culture ? De liturgie ? Est-il rédigé en français, en judéo-espagnol, en hébreu, en anglais ? Etc. Tout ce travail, très long, est la base qui me servira ensuite à rédiger.
Bien entendu, être doctorant c'est également aller sur le terrain pour chercher des sources, et là, oui, on va dans des bibliothèques. Pour l'instant j'ai trouvé tout ce que je cherchais à la bibliothèque de l'Alliance Israélite Universelle à Paris, mais je vais devoir, dans l'année à venir, aller chercher d'autres sources à Jérusalem et à New York.
« Sur les réseaux, on ne peut pas vulgariser un sujet complexe sans le trahir. »
Avec Religare, tu fais de la vulgarisation sur Instagram, TikTok, YouTube. Qu'est-ce que ce format t'oblige à faire que l'écriture académique ne demande pas ? Et qu'est-ce que tu refuses de sacrifier, même dans une vidéo de trente secondes ?
Être sur les réseaux m'oblige à penser systématiquement la forme de mon propos, pour qu'il soit accrocheur. Les premières secondes de chaque vidéo sont déterminantes pour capter l'attention des gens. Cela implique de le prendre en compte et ça me contraint, parfois, à avoir des accroches très sensationnalistes, ou qui créent un faux suspense. Cela ne me plaît pas énormément de devoir faire cela, mais c'est le prix à payer si l'on veut qu'ensuite, suffisamment de gens assistent au reste de la vidéo et écoutent un propos qui est vraiment conséquent sur le fond.
En outre, les algorithmes m'obligent à rester sous la barre des 3 minutes. Cela fait que je dois constamment faire des choix. Que je ne peux pas tout aborder sur les sujets que je traite : je dois réduire, simplifier. Mais je ne considère pas que c'est de la trahison. Mes vidéos sont des portes d'entrée vers des sujets complexes et sont là pour donner envie aux gens de creuser. Je cite pour cela, toujours, mes sources en description des vidéos.
C'est très formateur pour moi, d'essayer de trouver une façon d'écrire à l'os, d'élaguer jusqu'à ce que la vidéo entre dans le format. De me demander comment vulgariser au mieux des sujets complexes et, si possible, en trouvant la place de glisser quelques petites blagues, car pour accrocher l'attention des gens, les changements de rythme et les parenthèses humoristiques sont un excellent moyen.
« La laïcité, tout le monde sait ce que c'est, et c'est globalement contre les religions. »
Tu interviens en septembre auprès de la Fresque sur l'histoire de la laïcité. Quelle est l'idée reçue que tu rencontres le plus souvent sur ce mot ? Et comment expliques-tu, simplement, que la laïcité n'est pas une hostilité aux religions, mais un cadre ?
C'est vrai qu'on me dit souvent que la laïcité serait une forme d'athéisme d'État, et que cela impliquerait de tout neutraliser. On me dit souvent que la laïcité serait le fait qu'on a le droit de pratiquer sa religion, mais chez soi uniquement. Cela n'a aucun sens. Une religion est une institution par essence collective. Si l'on individualise les religions, au point de dire qu'on ne peut plus les pratiquer que chez soi, alors il n'y a plus de liberté de culte. Je ne veux pas spoiler la conférence, mais la laïcité, c'est tout simplement le mode de gestion des cultes à la française. Ce n'est absolument pas une idéologie de négation des religions.
« L'antisémitisme, c'est une haine d'aujourd'hui, pas une histoire ancienne. »
Dans la Fresque, on travaille sur l'histoire longue de l'antisémitisme : les accusations, les rumeurs, les mécanismes de bouc émissaire. En quoi ton regard d'historien des religions aide-t-il à comprendre cette construction sur la durée ? Et qu'est-ce que ton travail de thèse sur le sépharadisme contemporain t'a appris sur ces mécanismes, dans un contexte différent du judaïsme ashkénaze européen ?
J'aime bien ce que dit Tal Bruttmann pour rejeter la thèse d'un « nouvel antisémitisme ». En réalité, les tropes antisémites qui circulent actuellement sont globalement les mêmes que ceux qui circulaient dans l'Europe du XIXe siècle et qui ont authentiquement été forgés en milieu européen.
Mes sources n'aident pas à voir la spécificité des oppressions antisémites en terres musulmanes, car mes auteurs vivent essentiellement en France et portent un regard français, parfois colonialiste, sur les communautés sépharades qui, elles, vivent en terre d'Islam.
Mais l'on pourrait dire qu'ils adhèrent globalement à l'idée d'une vie douce et préservée en terre d'Islam… et que, après la fondation de l'État d'Israël, ils voient tout cela se déliter et le regrettent amèrement. Ils deviennent alors convaincus qu'Israël est une condition sine qua non de la protection des Juifs et s'alignent politiquement sur la défense de cet État.
Je me dois de préciser que la question de la vie juive en terre d'Islam se trouve instrumentalisée par deux narratifs historiques contradictoires. L'un qui tendrait à dire que, avant la création d'Israël, tout était parfait et apaisé pour les Juifs qui vivaient dans ces territoires. L'autre qui tendrait à dire que tout était horrible et comparable aux discriminations subies par les Juifs en Europe. Ces deux narratifs sont également faux. La réalité est intermédiaire, comme souvent. Si l'on fait une moyenne de la vie juive au sein de la civilisation islamique, oui, globalement, les Juifs, sur le temps long, y ont subi moins de persécutions qu'en terres chrétiennes ; mais leur condition variait énormément selon les lieux et selon les époques. Des persécutions ont également eu lieu, et le statut en droit, celui de dhimmi, impliquait une infériorité de fait.
« Animer une Fresque, c'est juste dérouler un contenu déjà écrit. »
Qu'est-ce qui t'a donné envie de rejoindre les animateurs de la Fresque ? Et qu'est-ce que tu penses pouvoir y apporter, avec ta formation d'historien des religions et ton passé d'enseignant, le jour où tu animeras ta première séance ?
Je dispensais déjà des formations à l'histoire de l'antisémitisme à des associations. En outre, j'ai la particularité, alors même que je ne suis pas juif, de subir régulièrement des insultes antisémites, voire des vagues de harcèlement, du fait de mon exposition sur les réseaux et parce que je m'engage publiquement sur ce sujet. Donc la lutte contre ce fléau est devenue une cause viscérale chez moi. La Fresque de l'antisémitisme est une suite logique, car elle me permettra de toucher un nouveau public avec des outils adaptés. Mes vidéos sont, en effet, vues essentiellement par des personnes entre 20 et 40 ans… mais sensibiliser les mineurs me semble indispensable. Je sais déjà gérer des classes, j'ai toutes les connaissances théoriques, donc j'ai hâte de découvrir cet outil adapté à cette tranche d'âge, qui va me permettre de tout mettre en forme.
« Quand on vit au Mans, on est loin des grands sujets qui agitent le pays. »
Tu vas animer principalement au Mans et dans les environs. Est-ce que cet ancrage local compte pour toi ? Qu'est-ce que ça change, de transmettre sur un territoire où l'on vit vraiment ?
À vrai dire, pas grand-chose, car mes activités de vulgarisateur m'ont conduit à élargir la focale. J'anime régulièrement des conférences partout en France. Intervenir à un endroit plutôt qu'un autre n'est pas si important pour moi, car il faudrait intervenir partout. Mais je dois quand même dire que je suis attaché à ce territoire, j'aime y vivre et il a des spécificités. C'est un territoire rural ou semi-rural, avec une communauté juive minuscule. La seule synagogue de la Sarthe peine à atteindre le minyan pour les cérémonies. Pour autant, l'antisémitisme est bel et bien présent. En tant qu'enseignant, j'y ai régulièrement été confronté, avec notamment des croix gammées taguées ou des propos relevant totalement de l'antisémitisme. Les personnes qui parlent et agissent ainsi n'ont jamais croisé de Juifs de leur vie, ou alors elles ne le savent pas. Elles n'ont aucune connaissance de ce que c'est réellement, et à chaque fois qu'elles en entendent parler, c'est via des vidéos sur internet venues de la sphère soralienne et/ou dieudonniste. Il y a donc un vrai travail à faire sur ce type de terrain.
Damien en version courte
Une idée reçue qu'on t'a déjà sortie sur ton travail
« Tsahal te paye combien pour faire tes vidéos ? »
Un mot qu'on utilise trop vite
Religion…
Un mot que tu aimerais mieux faire comprendre
Ethno-religion.
Une question qu'on devrait poser plus souvent
Comment je penserais et comment je réagirais si j'étais à la place de l'autre.
Une vidéo Religare à conseiller pour commencer
Sur l'antisémitisme ? Mon short sur l'histoire du mot « antisémite » : à voir sur Instagram. Sur la laïcité, mon interview par Nota Bene, diffusée sur YouTube — mais attention, ça va spoiler la conférence : à voir sur YouTube.
Une phrase que tu aimerais entendre après ton intervention sur la laïcité
« Je me sens plus armé pour répondre aux élèves qui me poseraient des questions dessus. »
Une règle d'or pour parler de sujets sensibles sans se crisper
Prendre les gens d'où ils sont, et utiliser un petit peu d'humour au bon endroit.
Sharon Sofer